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Michèle Bernard : « Travaillons à préserver les belles choses, résistons ! »


Personnalité respectée de la chanson française, Michèle Bernard connaît une rentrée tout feu tout flamme, avec un disque, un livre de souvenirs et l’inauguration, samedi 30 septembre, d’un espace qui porte son nom dans son petit village de Saint-Julien-Molin-Molette. Rencontre.


Michèle Bernard, chez elle, dans son jardin, en cette fin septembre. Photo Fabien Genest

FG - La municipalité de Saint-Julien-Molin-Molette a décidé de baptiser sa salle des fêtes à votre nom, c’est une sacrée reconnaissance.

MB - Au départ, je n’étais pas fana, je l’avoue… Et puis, je me suis dit que des municipalités qui célèbrent le travail artistique, et Dieu sait qu’il y a beaucoup d’artistes à Saint-Julien, et bien je trouve que c’est courageux.

FG - Les artistes ont coutume de dire que le dernier est toujours le plus beau disque…

MB - J’avais beaucoup de doutes sur ce disque. Au fur et à mesure du temps, on se pose plus de questions. On est moins sur une espèce de force qui avance comme ça… J’avais un côté “À quoi bon ? ” Et puis les échos qui me sont parvenus m’ont encouragée. De toute façon, un disque, c’est un état du moment. La façon que l’on regarde le monde et que l’on se regarde à un moment donné.

FG - En 1973, vous enregistriez Le Temps des crises. 50 ans plus tard, rien n’a bien bougé finalement…

MB - Mes débuts ont beaucoup été liés au théâtre. J’avais participé à une pièce qui s’appelait Histoire de chanter et qui racontait l’Histoire de France à travers les chansons. Ça m’a beaucoup marquée. Quand j’ai moi-même écrit, je me suis mis en tête que je m’inscrivais dans une histoire longue. C’était aussi les années 70, c’était une époque très militante. Et oui, les conflits perdurent. Est-ce qu’ils évoluent vers quelque chose ? Dans les années 70, on le pensait. Mais on voit bien que les vieux instincts demeurent intacts. 

FG - Dans le métier, vous êtes respectée, votre talent est reconnu. En attestent les trois prix de l’Académie Charles-Cros que vous avez reçus dans votre carrière et pourtant, le grand public vous connaît peu car votre univers n’est pas celui du show-business…

MB - J’ai approché à un moment donné le show-business. Quand j’ai écrit mes premières chansons, j’ai été un peu propulsée dans le monde parisien. J’ai été en agence. Daniel Colling, qui a longtemps dirigé le Printemps de Bourges et des Zénith, m’avait pris en affection. Il s’est intéressé à moi mais la sauce n’a pas pris. J’ai ma grande part dans ce rendez-vous manqué. Je n’étais pas à l’aise dans ce monde-là et ces manières de faire.
Et comme je démarrais dans l’écriture et que je sortais de cette ambiance post-68 extrêmement antisystème, anticapitaliste, j’ai vraiment eu un mouvement de retrait, voire de rejet mais j’ai quand même pu faire ce métier, en vivre, toujours trouver des gens qui ont produit mes disques. Même quand je n’avais plus personne, une association, Croiser les scènes et des copains lyonnais, se sont occupés de moi. Il y avait aussi un musicien folk qui s’appelait Jacques Mayoud…
Et j’ai tâté de la marginalité en gardant une espèce d’indépendance qui m’a protégée peut-être. Après, on peut avoir des regrets et je ne vous dis pas que je n’ai pas des regrets de ne pas avoir eu une carrière plus prestigieuse.

FG - Vos chansons n’entrent pas dans la bonne case ? Vous n’êtes pas formatée…

MB - Au regard des médias nationaux, je ne suis rien. Mais une des choses qui me fait beaucoup de bien, c’est de voir que j’ai pas mal de mes chansons qui sont reprises en milieu scolaire ou par des chorales et finalement vos chansons, elles prennent vie au-delà de vous et ça, c’est très riche et c’est mieux que d’être propulsée au zénith du showbiz et de disparaître trois ans après.
Mais au-delà, je trouve incroyable que dans les médias, il n’y ait aucune place qui soit faite à une certaine forme de chanson, issue du patrimoine culturel français et qui a été ringardisée totalement. Vous n’existez pas et on vous rejette dans un passé… Ce n’est pas juste parce que ça prive le public de quelque chose qui pourrait l’intéresser.

FG - Sur votre dernier album « Miettes », il y a un titre qui s’appelle « Nuit de neige » où vous chantez : « Que dire du monde, tourbillonnant dans son chaos. Une énième chanson qui n’aura pas le moindre écho… Le monde est fou et on n’y peut rien. » C’est un constat très noir…

MB - C’est aussi un constat personnel. Après toutes ces années d’écriture et le monde étant ce qu’il est, assez anxiogène, avec une forme d’impuissance en tant que citoyen, j’ai été pendant des mois dans cette interrogation. “Comment écrire. Pour quoi faire ? ” Et dans cette chanson, je raconte ça.

FG - On retrouve sur le disque des thèmes qui vous sont chers comme l’enfance, l’exil, les femmes, le temps qui passe…

MB - Quand on écrit depuis longtemps, forcément, on a parlé de tout. Évidemment, c’est faux. La plupart des chansons parlent d’amour, de la peur de mourir, de la peur de vieillir, des grands sentiments humains. Quand j’écris une chanson, je me dis : “Qu’est-ce que j’ai envie de partager avec un ami ? ” C’est la seule chose qui m’intéresse et bien sûr l’enfance est très présente. Ce qu’on engrange pendant l’enfance sert de terreau tout le reste de sa vie.

FG - Deux titres, « Amish » et « J’veux pas d’puce », pointent les dérives de notre temps et les nouvelles technologies…

MB - Me promener dans la rue ou être dans le métro et ne voir que des têtes penchées sur des portables, c’est quelque chose qui ne me fait pas du bien. Je pense qu’il y a quelque chose d’assez dangereux sur le mode de la déshumanisation.
Sur les réseaux sociaux, les gens peuvent s’insulter de manière décomplexée. La présence humaine s’efface car on est planqué derrière son ordinateur. 

FG - Sur « Les Filles des Massues », vous rendez hommage au monde médical… Cette chanson a une histoire…

MB - Il y a quelques années, j’ai passé quatre mois au centre de rééducation et d’adaptation des Massues, à Lyon, à la suite d’un accident de voiture alors que je partais en tournée.
J’ai eu plusieurs fractures du bassin et je me suis retrouvée en immobilité. Et ce qu’il m’en reste, paradoxalement, ce sont des bons souvenirs du temps passé parce que j’ai découvert ce que c’était l’importance du soin et à quel point c’est beau et important. Les infirmères, les aides soignantes, il y a beaucoup de femmes mais quelques hommes aussi, font un travail si important et pourtant déconsidéré. Je me suis aussi dit : “Quand je mourrai, qui me tiendra la main ? ” 

FG - Quel regard l’admiratrice de Louise Michel que vous êtes porte sur la condition des femmes dans le monde ?

MB - Ce que l’on constate avec le temps, ce sont les grands retours en arrière possibles. C’est Simone de Beauvoir qui disait que dès qu’il y a des grands problèmes économiques, politiques, sociaux, ce sont toujours en premier les droits des femmes qui sont attaqués. Regardez en Iran ou aux États-Unis avec le droit à l’avortement. Il y a d’autres pays où les femmes ont eu des acquis et à chaque instant, ça peut régresser. Je repense à l’Égypte de Nasser et à un film où il s’adresse à une assemblée de femmes absolument dévoilées et parler du voile avec ironie et tout le monde rigole. 

FG - Et en France, y a-t-il encore des Louise Michel ?

MB - J’ai l’impression que les choses sont plus morcelées. Je pense à Rachel Kéké (Ndlr : députée LFI), une ancienne femme de ménage qui s’est illustrée dans des luttes dans son domaine d’activité avant de faire de la politique. J’apprécie une femme comme Claire Nouvian qui s’est spécialisée dans la défense des fonds marins. Mais ce sont des petits combats, chacun dans son coin.

FG - Il y a quand même encore de l’espoir ? Tout n’est pas perdu ?

MB - Ce qu’il faut conserver, c’est l’envie créatrice et ça, dans tous les domaines. L’envie d’aller du côté de la vie même si on est écrasé. Il y a des belles choses. Travaillons à préserver cette beauté. Résistons !


Disparue en 2020, Anne Sylvestre a son chemin à Saint-Julien-Molin-Molette où elle aimait se promener. Elle et Michèle Bernard ont cheminé plus de quarante ans ensemble. Une longue amitié et une vision commune du métier d’artiste. « J’étais fan de ses chansons que j’écoutais au lycée. Lors d’un festival à Bordeaux au moment de « Kiosque », je faisais sa première partie et à la fin de mon passage, elle vient me dire qu’elle avait trouvé ça super. Pour moi, c’était waouh…
Et à partir de ce moment-là, elle m’a donné des tas de coups de main dans le métier jusqu’à coproduire certains de mes disques. Donc, je lui dois beaucoup. Moi j’ai aussi fait la mise en scène d’un de ses spectacles pour enfants, d’un de ses concerts à Paris. Il y a eu plein de passerelles entre nous. Pour moi, c’était un pilier, une espèce de force créatrice et une forte personnalité dans le métier qui a traversé toutes les difficultés de la vie. Et puis, c’était un tempérament joyeux, une saltimbanque dans l’âme. »


« Quand vous me rendrez visite », de Michèle Bernard, Laurent Carmé et Cécile Prévost-Thomas. Préface d’Anne Sylvestre (EPM). 24 €.
Couverture Livre. Photo EPM

Préfacé par Anne Sylvestre, c’est un livre de près de 600 pages qui sortira le 6 octobre. Une biographie, déclinée sous la forme d’une conversation avec Laurent Carmé et Cécile Prévost-Thomas. Cette Lyonnaise de naissance, comme Anne Sylvestre, a trouvé son bonheur dans le Pilat depuis 1980 et dans une ancienne usine à Saint-Julien-Molin-Molette, habitée par l’âme ouvrière qui l’inspire tant. Elle s’est toujours nourrie au moteur de l’amitié. Quarante-cinq ans après « Kiosque », son tout premier album, Michèle Bernard se confie à cœur ouvert sur sa vie et ses quelque 350 chansons et vingt-deux albums.

« Je n’avais pas de plan de carrière. En rentrant à la fac dans les années 1968, je n’avais que des envies libératrices et puis changer le monde. J’ai rencontré des copains qui faisaient du théâtre et de la musique, j’ai été attirée par ce monde-là mais si j’avais suivi le bon chemin, j’aurais été certainement prof mais j’avais cette attirance de la vie de bohème et puis de l’expression de la chose artistique. »
D’abord interprète, elle n’écrit ses propres chansons qu’au virage de la trentaine vers 1976, 1977 et adopte son fameux accordéon rouge. « Ça a été une maturation. J’avais une appétence pour la chanson et à un moment, je me suis dit : “Je veux raconter mes propres trucs. ” Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me faire repérer. L’accordéon symbolisait pour moi la sortie du salon de mes parents. Je quittais le piano pour un instrument qui me permettait d’aller dans la rue. » Sa carrière loin du show-business ? « Je l’ai approché mais ça ne s’est pas fait. En gardant mon indépendance, ça m’a peut-être protégée et c’est devenu, avec le temps, ma force. »

Fabien Genest

Lire l’article en ligne : https://www.leprogres.fr/culture-loisirs/2023/10/04/michele-bernard-travaillons-a-preserver-les-belles-choses-resistons

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